Raketa, plus ancienne manufacture horlogère de Russie

J’ai récemment pris part à des enchères de commissaire-priseur sur Melbourne et rien de nouveau sous le soleil, Rolex et Omega anciennes s’arrachent toujours à prix d’or. Certaines adjudications furent cependant plus intéressantes et permettent de se rendre compte de nouvelles tendances sur le marché : une Citizen Homer date et une Seiko Alba V657 (quartz) furent achetées pour près de 300 euros chacune, et bon nombre de Seiko Actus ont trouvé preneur entre 200 et 800 euros…

Le constat est simple : suite à l’engouement récent des amateurs pour les Seiko anciennes, les trésors vintage de la marque prennent de plus en plus de valeur. En conséquence, beaucoup d’acheteurs lorgnent sur les Citizen et Orient d’époque – pour l’instant abordables – qui devraient être amenées à subir le même sort durant les prochaines années. Ne nous méprenons pas, l’intérêt pour les Seiko anciennes a toujours existé. Il s’avère juste qu’il y a 5 ans, personne n’aurait enchéri la moitié de ces sommes pour ces modèles qui ne sont ni rares, ni spéciaux.

Au milieu de ces ventes, entre icônes suisses et garde-temps nippons, certains lots passèrent néanmoins inaperçus. Parmi ceux-ci, plusieurs montres russes, dont de très sympathiques Raketa proposées sans réserve et adjugées sans enchérisseurs concurrents (entendez par là – pour une bouchée de pain). Ce désintérêt soulève quelques questions… qu’est ce qu’une Seiko Actus a de plus qu’une Raketa équipée d’un calibre maison 2609.HA ? Pourquoi la mention “Made in Japan” est-elle plus désirable que son homologue “Made in USSR” ?…

Face à cette injustice, je ne pouvais que m’atteler à la tâche et vous proposer cette brève rétrospective sur la plus ancienne manufacture horlogère de Russie, définitivement sous-cotée !

Raketa, russe pour “Rocket”

Lusine de montres de Petrodvorets fut fondée en 1721 suite à un décret de l’Empereur Pierre le grand. L’entreprise était alors connue sous le nom “Fabrique Lapidaire Impériale” et était spécialisée dans la taille de pierres précieuses pour le compte de la famille royale. Deux siècles plus tard, la fabrique fut reconvertie en manufacture horlogère sous le règne soviétique, produisant initialement des rubis pour d’autres marques, puis plus tard ses propres mouvements.

Une Pobeda produite à l’usine de Petrodvorets durant les années 50.

Les premières montres fabriquées par l’usine furent commercialisées dès 1949 sous la marque Zvezda (signifiant étoile) puis Pobeda (victoire). En 1961, la Russie devança les USA dans la course spatiale,  Yuri Gagarin effectuant le premier voyage spatial habité à bord de la navette Vostok 1. Cette prouesse motivera la manufacture de Petrodvorets à créer le nom de marque Raketa signifiant “rocket, fusée”.

Une philosophie de production à la russe

La philosophie de production russe est fascinante car droit au but et rationnelle. Dès leurs débuts en horlogerie assistés par la manufacture française Lip, le cahier des charges est élémentaire : il convient de créer des mouvements robustes, simples, pouvant être produits à grande échelle et surtout faciles à entretenir.

L’entreprise privilégie la fonction à la forme et ne s’encombre pas de complications futiles. Ici, vous ne trouverez pas de montres à phases de lune ou tourbillon : la Raketa est la montre du peuple et ne se veut ni luxueuse ni hautement technique. Exemple de cette frugalité, après avoir créé de multiples modèles de montres automatiques, la direction de l’usine réalisa que leur production était bien plus onéreuse que celle de modèles à remontage manuel. La décision fut donc prise de ne pas continuer sur cette lancée, le citoyen soviétique pouvait bien remonter sa montre lui-même quelques fois par jour !

Gymnastique matinale des employées de l’usine de montres de Petrodvorets en 1958.

Si la marque se voulût aussi accessible, c’est surtout car le pouvoir d’achat russe était loin d’être au beau fixe à la sortie des années 70. Le salaire moyen d’un citoyen soviétique était de 100 roubles par mois et une montre de l’usine coûtait entre 30 et 200 roubles suivant le modèle. Déjà onéreuse pour les patriotes sous sa forme la plus simple, Raketa ne pouvait donc pas justifier d’extravagantes démonstrations techniques comme ses homologues européens.

L’entreprise parvint malgré tout à mener à bout d’intéressants projets, développant très tôt des cadrans spéciaux divisés en 24 heures, très utiles au-delà du cercle polaire où l’on ne peut distinguer le jour de la nuit. Autre innovation,  le modèle Rekord remporta l’ Exposition Universelle de Montréal en 1967 en raison de son épaisseur de moins de 4mm !

La Rekord reste à ce jour la montre mécanique la plus fine jamais produite en URSS.

Au total, une cinquantaine de mouvements manufacture seront développés par l’usine. Leur calibre de base 2609HA et ses dérivés sont robustes et fiables, à tel point que l’entreprise les a très peu modifiés ces cinquante dernières années. Entre 1970 et 1980, il est estimé que la manufacture produisait plus de 5 millions d’exemplaires par an, employant 8.000 ouvriers. Plus impressionnant encore, elle fait partie des cinq seules marques d’horlogerie au monde produisant leur mouvement 100% en interne, spiral et échappement inclus.

Modèles iconiques

Big Zero

En 1985, Mikhail Sergeyevich Gorbachev devient secrétaire général du parti communiste de l’URSS. La politique d’expansion sociale et économique qu’il entreprit alors sera plus tard connue sous le nom de Perestroika. La légende raconte qu’en Décembre 1989, il portait sa Raketa Big Zero lors d’une visite diplomatique en Italie. Il y déclara : “Mes réformes sont comme le cadran de ma montre : nous souhaitons tout reprendre à zéro”. Car en effet, le design du “Big Zero” tient sa spécificité de la présence du chiffre 0 à la place du 12 traditionnellement apposé. L’histoire ne nous dira pas si ces mots ont réellement été prononcés par le chef d’état, mais le service marketing de Raketa partage malgré tout cette version des faits depuis 2003 !

Le design de la Big Zero est singulier et fun, offrant une belle présence au poignet malgré un diamètre contenu de 38,5mm.

Le modèle est équipé du très solide mouvement manufacture 2609.НА : muni de 19 rubis, il bat à 18.000 a/h, fonctionne via remontage manuel et possède une réserve de marche de 42h. Il est décoré poinçon “SU”, indiquant une production en union soviétique. Le calibre est simple et robuste, facile à réparer et à entretenir.

Etonnamment, bien que la majeure partie de la production fut russe, certains exemplaires de la Big Zero ne naquirent pas plus loin qu’à… Besançon !  La Société Industrielle et Commerciale d’Expansion Horlogère, était un conglomérat regroupant 12 fabricants français de composants, qui exportaient leurs produits vers l’URSS dès 1961. L’entreprise fut renommée Slava la même année, principalement financée par des fonds russes. Elle assembla de nombreuses montres russes à destination du marché occidental, dont des Big Zero pour le compte de Raketa, se distinguant par la mention “механизм cccp” (“mécanisme URSS“) sur le cadran.

L’usine Slava à Besançon, et sa typographie d’inspiration résolument plus soviète que franchouillarde !

Suite à un engouement conséquent, de nombreux vendeurs commercialisent de nos jours sur Ebay et consorts des frankenwatches de la Big Zero, ce pourquoi il convient de bien analyser les modèles avant de les acheter ! Notons par ailleurs que le nom de l’entreprise peut-être rédigé “RAKETA” ou “РАКЕТА” en cyrillique, la première version est celle utilisée sur les modèles destinés à l’export tandis que la seconde est la réelle écriture russe. De même, le texte additionnel indiquera “Сделано в CCCP” ou “Made in USSR” selon le marché de destination. Les modèles produits depuis la fin du bloc soviétique indiquent quant à eux “Сделано в России” ou “Made in Russia”.

Plusieurs déclinaisons du modèle existent, avec boîtier rond ou coussin ainsi que différents cadrans / jeux d’aiguilles. Nous pouvons par exemple mentionner la version Glasnost produite par la manufacture Peterhof au design très kitsch à destination des touristes occidentaux.

La Glasnost était une politique obscure, censée promouvoir la libre circulation de l’information.

Polar

Raketa ayant tiré son nom des prouesses du programme spatial russe, il était à prévoir que la marque allait tôt ou tard se lancer dans la conception de modèles robustes destinés à braver les éléments . Cela fut chose faite en 1970, dans l’optique d’équiper les aventuriers de la 16ème expédition antarctique soviétique. Les explorateurs I.G.Petrov et Yury Tarbeyev avaient en effet du pain sur la planche, devant récupérer des données scientifiques dans des températures pouvant atteindre -90°C, danger que la Polar se devait de braver grâce à une conception ingénieuse. En plus de posséder une telle résistance thermique, les montres fournies devaient permettre de distinguer le jour de la nuit, car cette partie du globe oscille tous les 6 mois entre journées perpétuelles et interminables nuits polaires; impossible donc de s’y retrouver sans instrument.

L’entreprise créa le modèle Polar afin de répondre à ces enjeux. Celui-ci fut équipé d’un calibre manufacture permettant d’indiquer l’heure sur 24h au lieu de 12 comme sur les montres traditionnelles. De cette manière, les explorateurs sont en mesure de discerner le jour de la nuit et de s’organiser en conséquence. Afin de résister aux températures, le mouvement fut protégé par un boitier novateur composé de 4 pièces différentes ainsi que d’un système permettant une meilleure stabilité du verre.

Les explorateurs atteindront le continent blanc en Décembre 1970, à temps pour célébrer les 150 ans de la découverte de l’Antarctique. Ci-dessus, réédition de la Polar de 2019.

De par ses particularités, la Polar fut produite pour divers scientifiques, militaires et explorateurs, mais rarement pour le grand public (seules de petites quantités furent commercialisées). De ce fait, les modèles d’origine sont de nos jours très rares et la Polar est sans conteste la référence la plus élusive de la marque. Elle eût cependant le mérite de permettre à l’entreprise de se spécialiser dans les mouvements 24H, que Raketa déclina en de multiples variations à destination du grand public mais aussi de cosmonautes et sous-mariniers.

Kopernik

Raketa commercialisa dans les années 80 une montre plus légère, dans un tout autre registre : la Kopernik. Décidément très fiers d’avoir battu les américains à la course spatiale ( malgré une surenchère de ces derniers se pavanant sur la lune) , Raketa jugea qu’il était temps de commémorer l’exploit. Cette montre si singulière vit alors le jour : le soleil et la lune remplacent les aiguilles traditionnelles, apportant une esthétique résolument moderne et poétique.

Cette Kopernik est plus rarement contrefaite que la Big Zero du fait de ses aiguilles si singulières.

Le nom du modèle est bien évidemment un clin d’oeil à Nicolaus Copernicus et à sa théorie de l’héliocentrisme. Plusieurs déclinaisons existent, munies du calibre 2609NP ou du 2609HA pour les plus récentes (tous deux à remontage manuel – 42h de réserve de marche). Il est par ailleurs commun de la trouver en vente sous divers noms, tels que Partners watch (version se distinguant par un papillon sur l’aiguille soleil), Cosmos ou encore Copernicus.

Le meilleur dans tout ça ? Malgré son originalité et son caractère presque romantique (caractéristiques pourtant rares dans la production soviétique de l’époque), cette montre peut être trouvée de nos jours entre 50 et 200 euros : un vrai trésor sous-coté !

Renaissance

Au début des années 90, les réformes de la Perestroika échouent, la privatisation soudaine des entreprises se heurtant à la corruption politique et aux ruines tenaces du communisme. L’industrie souffre, et les manufactures horlogères ne sont pas épargnées. Raketa finira par vendre ses montres à perte et à progressivement sombrer dans l’oubli, gauchement ranimée par différents investisseurs en manque de vision.

En 2009, l’entrepreneur français Jacques von Polier reprend la manufacture, presque laissée en jachère après plusieurs années d’inactivité. Grâce à sa vision, Raketa produit de nos jours 100% de ses mouvements en interne, emploie 60 ouvriers, qui fabriquent plus de 40.000 exemplaires par an. Pour ce faire, diverses machines et matériaux furent achetés au Swatch Group en 2011, permettant la constitution d’un outil de production performant, une fois combinés aux équipements russes qui équipaient déjà l’usine.

Réédition moderne de la Raketa Big Zero, disponible sur le site de la marque et chez ses revendeurs agréés.

L’entreprise a depuis décidé de monter en gamme, proposant des modèles qualitatifs commercialisés aux alentours de 1000 – 1500 euros basés sur les designs iconiques de la marque. Nous pouvons retrouver la Polar 24, la Big Zero et la Kopernik mentionnés dans cet article, mais aussi des rééditions de modèles destinés en leur temps aux militaires russes, tels que des fliegers et des plongeuses.

Dans cette gamme de prix, peu de marques peuvent concurrencer ces montres aux designs inspirés, équipées de mouvements manufacture robustes et parfois inédits (mouvement inversé, mouvement 24h). J’ai principalement évoqué dans cet article les modèles de la marque que je considère comme étant les plus iconiques, mais de nombreuses autres surprises vous attendent…

Vous pouvez découvrir le catalogue de Raketa ici !

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