La montre des présidents : la Vulcain Cricket

“One more please”.

Ces trois mots auront suffi à alimenter l’une des plus grandes pirouettes marketing de l’histoire de l’horlogerie moderne.

Nous sommes en 1953: Harry Truman arrive au terme de son second mandat de Président des Etats-Unis après 8 années passées à soutenir la reconstruction de l’Europe d’après guerre et à tenter d’endiguer le développement Soviétique. Avant son départ, l’association des photographes de presse de la Maison Blanche décide de lui offrir un cadeau: Une Vulcain Cricket.

Entreprise familiale fondée en Suisse en 1858, Vulcain fabrique des montres de poche de précision et ne se spécialise dans les montres-bracelet que durant la seconde guerre mondiale.

Vulcain gagne une médaille de bronze à l’exposition universelle de 1839, ayant lieu sur les Champs-Elysées. Son fondateur, Robert Ditisheim, y présente une montre à gousset en or et émail peint.

Initialement, le conflit mondial fût un désastre pour les manufactures de montres, la majeure partie des marques étant forcée de mettre ses outils de production au service de leur pays afin de soutenir l’effort de guerre. Mais la popularité des montres-bracelet auprès des soldats est croissante de par leur praticité, et le grand public est conquis.

Bien que Vulcain eût été acclamée durant son histoire pour ses prouesses de haute technicité horlogère dans ses montres à gousset, la marque a besoin d’un produit phare pour se démarquer de ses concurrents durant cette période très compétitive.

En effet, les grands noms de l’horlogerie créent des modèles iconiques durant les années 40 et renforcent leur image de marque et notoriété via diverses prouesse technologiques tels que des boîtiers hermétiques élégants (Patek 1463, Rolex Oyster, Omega Seamaster), des boîtiers carrés (Cyma 25310, Patek 1450), des chronomètres “retour en vol” (Longines 23646)… Comment lutter?

Robert Ditisheim, dirigeant de Vulcain, a une idée. Ils vont créer une montre dans laquelle sera intégré un réveil; audible cette fois. Ce projet est dans les tuyaux de bon nombre d’entreprises depuis le XIXe siècle, mais la puissance sonore manque dans la plupart des itérations. Cet aspect fût corrigé par Vulcain après analyse de la puissance vocale des criquets: Une membrane élastique est ajoutée sous le “marteau” du réveil, les vibrations agissant alors comme caisse de résonance.

Autre innovation, Vulcain utilise un mouvement à double barillet.
Pour rappel: Le barillet est une roue dentée dans laquelle se trouve un ressort moteur. Il sert de réserve d’énergie au mouvement en l’alimentant de manière régulière. Le ressort produit de l’énergie en se déroulant, il doit donc être enroulé à nouveau pour continuer de fonctionner; ici par remontage manuel.

Le deuxième barillet prodigue quant à lui 25 secondes de réserve de marche pour la fonction réveil, et se remonte en tournant la couronne dans le sens inverse du remontage habituel. L’intérêt de cet agencement est que la fonction réveil n’impacte pas la réserve d’énergie du mouvement. Le calibre 120 est né.

Nous pouvons ici contempler le calibre 120 et ses deux barillets.

Après 5 ans de développement, le modèle est commercialisé en 1947 et rencontre un grand succès. Le son de l’alarme est strident, puissant, et la montre jouit d’une réserve d’énergie de 40h. Elle gagne en 1948 le concours international de chronométrie à Neuchâtel. Sa campagne de publicité “The watch that keeps you on time!” est un succès et les étudiants ainsi que les hommes d’affaire Européens et Américains sont séduits.

“La montre qui sonne”. Campagne de publicité cir.1950.

Truman reçoit en 1953 sa Cricket en or 14K. L’inscription “One more please” est inscrite au dos, clin d’oeil des photographes de presse, qui réclamaient sans cesse une dernière photo au président.

Son successeur, Dwight “Ike” Eisenhower était un fan de la Cricket et en possédait déjà une avant sa prise de fonction. Après plusieurs apparences en public avec, Vulcain saute sur l’occasion et crée en 1957 une campagne de publicité intitulée “The Watch of Presidents.”

Mettant en avant le port de la Cricket par Truman et Eisenhower, Vulcain organise un excellent coup Marketing qui séduira notamment les hommes d’affaires.

Son Vice-Président, Richard Nixon, se voit offrir sa Cricket après un discours auprès de “l’Association Nationale des Fabricants de Montres et d’Horloges”. En 1960, se présentant à la présidentielle (qu’il perdra de 0,2% contre John Kennedy), il enverra une lettre de remerciement à Vulcain pour la fiabilité de leur modèle. Il deviendra finalement président en 1969.

Richard Nixon recevant sa Cricket.

A la mort de Kennedy, son Vice-Président Lyndon Baines Johnson entre en fonction. Vulcain lui envoie un modèle afin de célébrer l’occasion. En lettre de remerciement, LBJ écrit “Je la porte en haute estime et me sens d’une certaine manière moins habillé lorsque je ne la porte pas. ” Il est photographié en 1964 sur la couverture de Newsweek avec sa Cricket. L’histoire raconte que lors d’une visite à Genève, il demande à son équipe d’acheter autant de Cricket que possible afin de les offrir en tant que cadeaux diplomatiques -ils mettront leurs mains sur 200 modèles.

Selon plusieurs sources, LBJ se servait de la fonction alarme de sa Cricket afin d’écourter certains meetings.

Après avoir été au poignet de quatre présidents Américains et de dizaines de milliers de personnes, Vulcain s’éteindra progressivement vers le néant suite à la crise du Quartz, ne souhaitant pas adopter les technologies orientales et persistant dans la création de montres mécaniques.

L’histoire ne s’arrête pas là pour autant.

Keijo Paajanen était un joaillier Finlandais ayant des connexions chez Revue Thommen, une entreprise Suisse de fabrication de montres dont l’un des actionnaires principaux n’est autre que Michel Ditisheim, fils du créateur de Vulcain.

Keijo Paajanen offrant une Cricket à l’ancien président Jimmy Carter. Crédit: Heikki Savolainen.

Il entreprit le pari fou de réinstaurer le port de la Vulcain Cricket chez les présidents Américains et arriva à en donner aux personnalités suivantes lors de leur passage à Helsinki: Ronald Reagan, George Bush (ainsi que Mikhaïl Gorbatchev qu’il rencontra au même moment), Gerald Ford, Bill Clinton, Jimmy Carter, Barack Obama et Joe Biden.

Ainsi, la légende raconte que les seuls présidents ne s’étant jamais réveillés au (très peu) doux son d’une Vulcain Cricket furent George W. Bush (qui n’a jamais voyagé en Finlande) et John F. Kennedy (du fait de son mandat tragiquement écourté).

Vous pouvez de nos jours acheter une Cricket d’occasion pour moins de 1000 euros. Une vraie affaire!

Articles similaires

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.