Lip : l’horlogerie à la française

En un siècle, Lip a su s’imposer comme étant la plus grande manufacture française de montre avant de progressivement sombrer dans l’oubli à l’avènement du quartz. La qualité de leurs mouvements ira même jusqu’à séduire plusieurs entreprises qui en équipèrent leurs propres modèles: Waltham, Bulova, ou encore Elgin et Poljot. Lip était en ce temps là une entreprise portée sur l’innovation, ayant notamment produit la première montre électromécanique européenne et la première montre quartz française. Revenons sur les prouesses d’un géant de l’horlogerie française.

Les dates clés

1867 – Emmanuel Lipmann crée le Comptoir Lipmann à Besançon, capitale horlogère de l’hexagone en ce temps. Entouré d’une quinzaine d’employés, l’entreprise produisant des montres de poche à partir d’ébauches suisses et de pièces locales.

1893 – L’entreprise est renommée “Société Anonyme d’Horlogerie Lipmann Frères”. Désormais affaire de famille, la firme produit alors des montres de poche dotées d’échappements à cylindre sous différentes marques, telles que la Nantaise et Tandem.

1900 – Commercialisation du calibre 20, nommé ainsi en raison de son diamètre de 20 millimètres. Ce même mouvement fut par la suite utilisé dans leurs premières montres bracelet.

1904 – Ernest Lipmann demande à Pierre et Marie Curie de trouver une solution permettant de lire l’heure dans l’obscurité. Ils se baseront sur leur découverte du Radium 6 ans plus tôt et inventeront les premiers cadrans phosphorescents.

L’engouement pour cette substance miraculeuse prit fin lorsque les dangers de la radioactivité furent reconnus. Le radium fut interdit en 1937.

1910 – L’entreprise est simplement renommée “Lip”. Elle dépose les noms “Chronomètre Lip” et “Chronomètre de France”, dans un effort marketing destiné à attirer une nouvelle clientèle , à une époque où la précision des montres était un critère majeur d’achat. Lip déclare alors que ses meilleurs modèles sont régulés à +/- 1 minute par mois.

1914/18 – L’entreprise doit aménager son outil de production et contribuer à l’effort de guerre en fournissant des fusibles et des chronomètres à l’armée française.

1925 – Ernest Lipmann parvient à remettre l’entreprise à flots après la guerre en adaptant l’outil de production , et celle-ci est à nouveau en mesure de fabriquer des calibres maison.

1931 – Lip devient “Lip SA d’Horlogerie” et investit dans de nouvelles machines de production plus performantes. Ils emploient à cette époque 350 employés et produisent plus de 40.000 montres par an, devenant ainsi la plus grande manufacture française.

1933 – Ils commercialisent le T18, probablement le modèle de la marque qui rencontra le plus vif succès. Il sera choisi d’ailleurs choisi pour être offert à Sir Winston Churchill en reconnaissance des services rendus par la Grande-Bretagne à la France durant la Seconde Guerre mondiale en 1948.

«T» pour son mouvement en forme en tonneau et «18» pour ses 18 millimètres de largeur.

1934 – Lip est à l’avant-garde des avancements du droit du travail, étant la première entreprise française à proposer des congés payés à tous ses employés, 2 ans avant la loi de Léon Blum. Fred Lipmann sera aussi un des précurseurs de la médecine du travail et de la formation gratuite.

Parenthèse sur Lip et l’industrie Russe

1936 – L’entreprise signe un accord annonçant l’exportation de leur technologie en URSS, qui leur permettra de lancer leur propre industrie horlogère.

La mission principale de Lip fut d’envoyer des ingénieurs et horlogers afin de superviser l’installation d’une usine à Penza, ville de plus d’un million d’habitants située dans le district fédéral de la Volga.

Le modèle “Zwezda”, reprenant l’iconique T18 de la manufacture française.

Ils formèrent ainsi la main d’oeuvre locale à la fabrication de montres bracelets et de modèles de poche, fournissant pour ce faire des mouvements T18 et R43 , le temps que les usines maîtrisent la production des calibres en interne. Plus de 10 millions de modèles furent produits en se basant sur les ébauches de Lip. L’équivalent russe du T18 fut nommé Zwezda, le R43 prit le nom Zim et le R26 deviendra le très fameux Pobjeda.

Il n y a que très peu de documentation à ce sujet, fait étonnant pour une expansion si conséquente. Les faits ci-dessus se basent donc sur le livre Lip, des heures à conter, de Marie-Pia Auschitzky Coustans, mine d’or concernant tout ce qui a trait à la manufacture française.

1938 – La guerre se profilant à l’horizon, Lip crée Saprolip, une fabrique d’armement basée à Issoudun en Indre. Ils y produisent notamment des montres de bord de l’armée de l’air, (incluant la Type 10, 14 et 150), des chronographes, chronomètres et fusibles.

La Caserne Jardon à Issoudun fut réaménagée afin de devenir le siège de Saprolip.

1940 – Fred Lipmann est désormais connu sous le nom “Lip”, ayant effectué une demande en ce sens auprès de l’administration française. La totalité des moyens de production est à nouveau mise à contribution de l’effort de guerre.

1946 – Lip recentre ses efforts de recherche et développement dans la création d’une montre électromécanique, projet entrepris avant la guerre et mis en suspens. Ils collaborent avec Elgin à cette période, mais la documentation manque à ce sujet. Nous ne savons donc pas s’ils ont joint leurs forces dans un effort de R&D commun ou s’ils ont acquis la technologie d’Elgin en échange de machinerie.

1954 – Lip distribue en France la Fifty Fathoms de la prestigieuse manufacture Blancpain. Les cadrans des modèles commercialisés dans l’hexagone sont pour l’occasion dotés d’une double signature. Lip fournit par ailleurs des mouvements R23 à Blancpain pour une série spéciale de la FF. Le modèle deviendra populaire après son apparition au poignet de Jacques Cousteau et de ses plongeurs pendant le film “Le monde du silence”, Palme d’or du festival de Cannes en 1956.

Le partenariat prit fin en 1957, lorsque Fred Lip commercialisa sa propre plongeuse: la “Nautic”

1958 – Lip crée la première montre électromécanique européenne, deux ans après celle présentée aux Etats-Unis par Hamilton. Ce modèle est maintenant connu sous le nom ” Général De Gaulle”, le premier exemplaire de la série ayant été offert à l’ancien président la même année. L’histoire dit qu’il ne l’a jamais porté, ce qui n’a pas empêché une vente aux enchères atteignant 32.500 euros en 2019…! Toujours en 1958, la firme dépose deux nouvelles marques, Dauphine et Souveraine. Une forte croissance est constatée, la manufacture produisant cette année là plus de 500.000 modèles. Lip signe un accord afin de commercialiser les montres de la très célèbre manufacture Universal Geneve.

Déclin de l’entreprise

De brusques changements de consommation couplés à une affluence de produits abordables sur le marché mirent fin à la croissance jusqu’alors exponentielle de l’entreprise. Leurs arguments principaux de vente, basés sur la précision et la robustesse des mouvements n’étaient plus d’actualité, les consommateurs cherchant désormais des prix plus abordables et des produits adaptés à toute occasion (comme proposait par exemple Kelton). Les montres des concurrents étaient durant les années 60 en moyenne deux fois moins chères, ce qui participa à diminuer de manière conséquente les parts de marché de Lip.

Il en résulta une désertion de certains actionnaires, forçant Fred Lip à rechercher de nouveaux investisseurs. En 1967, Ebauches SA, (connue pour avoir par la suite été rachetée par ETA SA) , s’inscrit dans le capital à hauteur de 33%. L’année suivante, Lip réalisa 79 millions en chiffre d’affaires, mais seulement 57,000 francs de bénéfices, témoignant de problèmes structuraux importants.

Dans une des campagnes de publicité de la marque, Lip déclarait “Fred Lip est inquiétant tellement il devine ce que sera demain ! ” Cette confiance commence cependant à s’effriter.

Lip misa sur son réseau et devint distributeur de Breitling en France, et plusieurs Navitimer, Cosmonaute et Superocean seront ainsi co-signées des deux noms de marque.

Cependant, les Français commencèrent à déserter les bijouteries et magasins de montres tandis que la concurrence commença à s’installer en papeterie et bureau de tabac, commerces de proximité parfaitement adéquats à la vente de ces produits se voulant désormais plus accessibles. Lip vit ses ventes pâlir de cette nouvelle tendance, tandis que sa branche d’armement, qui représentait jusqu’alors un tiers de son chiffre d’affaires, peinait elle aussi à décrocher de nouveaux contrats.

Lip peina à déceler les changements de comportements d’achat à temps, perdant d’importantes parts de marché.

Cela mènera à de nombreux licenciements en 1970 et à une réduction globale des heures de travail, qui entraîneront à leur tour des grèves et manifestations. Le prix des actions baisse, et l’entreprise a de moins en moins d’arguments compétitifs à faire valoir au fur et à mesure que leur trésorerie s’affaiblit.

En Février 1971, Fred Lip mit fin à un siècle de management familial et “démissionna” de son poste de président sous la pression des actionnaires, impuissant face au déclin de son entreprise.

Baroud d’honneur

Fred Lip engagea peu avant son départ François de Baschmakoff, illustrateur et designer d’emballage réputé. Sa sensibilité artistique altéra drastiquement l’identité de la marque, qui dès lors s’aventura hors de sa zone de confort en s’éloignant des designs classiques et maintes fois réutilisés des collections précédentes. De cette initiative naquirent des montres iconiques présentant des caractéristiques avant-gardistes, qui sont de nos jours très recherchés, et furent copiés par de nombreux fabricants de montres “fashion” quelques décennies plus tard, tels que Fossil, Diesel ou encore Nixon.

Plusieurs modèles originaux créés par Isabelle Hebey, embarquant le mouvement T13.

Le nouveau directeur de la marque Jacques Saint-Esprit fut enchanté par l’orientation prise par la direction artistique et décida de collaborer avec plusieurs designers dynamiques et modernes, apportant chacun leur style propre à l’arsenal Lip: Roger Tallon, Rudi Meyer, Isabelle Hebey, Marc Held, Michel Kinn, Michel Boyer. Les thèmes abordés par ces artistes tournent autour de multiples références, allant de la pop culture à la conquête spatiale, qui insufflèrent un vent nouveau à l’industrie.

Parmi ces collaborateurs, Roger Tallon est probablement le designer industriel ayant le plus marqué son temps, par son travail avec Lip mais surtout grâce à ses différents projets personnels. Nous lui devons par exemple les designs à l’époque novateurs et futuristes des locomotives TGV, qui ont depuis influencé de nombreux autres trains européens dont plus récemment l’eurostar. Mais aussi: des robots ménagers pour Peugeot, la caméra Sem Véronic 8 mm sans objectif apparent, l’appareil photo Focamatic, des chariots élévateurs pour Fenwick, des diapositives pour Kodak7, des frigidaires… On dit de lui qu’il est le “père du design industriel”.

La Mach 2000 de Roger Tallon est encore produite en 2020, soit près de 50 ans après sa sortie.

La gamme Mach 2000 créée pour Lip est de nos jours encore une icône de l’audace horlogère de la marque à cette période. Le boîtier forme un “D”, et est agrémenté de poussoirs en forme de petites sphères colorées, rendant cette montre toute aussi futuriste en 2020 qu’elle l’était dans les années 70. Lip conserva la typographie développée pour les cadrans de la Mach et en fit d’ailleurs son nouveau logo de marque.

La Lip de Baschmakoff est un autre exemple de design astucieux et novateur. Elle s’affranchit des conventions en proposant une lecture à heures sautantes pour une lisibilité aisée: elle est ainsi dotée d’une ouverture située sur le cadran, dans laquelle est affiché un chiffre qui correspond à l’heure. Le système de changement de bracelet est pour l’occasion entièrement revu, et une pression sur le logo LIP permet de libérer le boîtier. De Baschmakoff gagnera par le prix du meilleur dessin d’emballage en 1970 pour la création d’une boule en plastique transparent dans laquelle fut commercialisé le modèle.

Ces modèles furent commercialisés de 1971 à 1974 et peuvent être trouvés dans leur jus aux alentours de 500 euros de nos jours.

En 1973, Lip fabrique les premières montres à quartz françaises. Mais les difficultés s’accentuent : la concurrence américaine et japonaise mettent l’entreprise en péril et les sursauts créatifs n’eurent pas l’effet escompté sur les vente. Les syndicats ripostèrent face au déclin de la manufacture et de nombreuses manifestations et actions sociales suivirent, amorçant la fin de l’entreprise après un siècle de travail acharné. Le 17 avril 1973, Jacques Saint-Esprit démissionne et Lip dépose le bilan.

Certains travailleurs occupèrent les usines dans un élan de désespoir, tentant de garder l’entreprise à flot. Le slogan “100.000 montres sans patron” sera popularisé et la lutte syndicale mettra en difficulté le gouvernement et le patronat, tout en forçant les français à s’interroger sur la culture du travail en ce temps. Ces grèves et actions auraient initié le développement du droit du travail en France durant les années suivantes, selon certains historiens.

La démise de Lip provoqua un des conflits sociaux les plus importants que la France ait à l’époque connu.

Lip cessa toute production en 1976.

Ère moderne

En 1990, Jean-Claude Sensemat, industriel du Gers, acquiert la marque horlogère auprès du tribunal de commerce de Besançon.

Pratiquant une distribution plus moderne, la marque vend un million de montres par an, principalement grâce à la vente par correspondance, à l’inclusion de montres dans les offres “abonnements” de la presse, et à la commercialisation de modèles bon marché. Jean-Claude Sensemat offrit à Bill Clinton la réédition de la montre présentée au général de Gaulle en 1958, afin de commémorer les 50 ans du débarquement en 1994. Un bel effort marketing !

Bill Clinton portant sa Lip GDG lors de sa seconde campagne présidentielle en 1996. Il sera confortablement réélu avec 49.2% des voix.

La marque vivota jusqu’en 2014, quand Philippe Berard, PDG de la Société des montres bisontines (SMB), signa un accord pour assembler à Besançon et commercialiser les montres Lip.

Deux collections sont alors révélées au Baselworld 2015 :

  • Des modèles historiques offerts à de grandes personnalités : Winston Churchill avec la T18, Général de Gaulle avec la GDG, Maurice Herzog avec l’Himalaya.
  • Des montres dessinées par les designers stars des années 1970 : Roger Tallon, De Bashmakoff…

En conclusion, Lip est une des nombreuses manufactures ayant passé l’arme à gauche suite aux bouleversements de l’industrie amorcés par la crise du quartz. L’entreprise a pourtant dès 1971 eu la présence d’esprit de se lancer sur ce segment, mais la mondialisation eut raison de leur volonté. Le marché était désormais à la recherche de produits accessibles et pratiquement jetables, allant à l’encontre de la philosophie de recherche de robustesse et de précision de Lip. Les méthodes managériales employées furent par ailleurs largement décriées, dans un climat post-68 de recherche d’indépendance et de revendication d’une nouvelle approche du travail. Les charges sociales françaises ne permettaient pas d’être compétitifs face aux pays émergents producteurs de montres quartz.

De nos jours, l’entreprise réalise 85% de ses ventes dans l’hexagone, témoignant d’une certaine nostalgie et d’un interêt presque chauvin porté à cette entreprise si iconique ! L’entreprise propose par ailleurs la vente en ligne de ses produits, assemblés dans son atelier de Besançon. Espérons que ce nouveau canal de distribution permettra à la marque de survivre au Covid-19 et de nous proposer de belles rééditions et nouveautés dans un futur proche.

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