L’art de l’émail grand feu

Les premiers cadrans de montres en émail furent produits au 18ème siècle au Royaume-Uni et crûrent rapidement en popularité, suppléant peu à peu les pièces en repoussé et champlevé sur métal jusqu’alors répandues. L’angleterre était en ce temps l’un des plus grands producteurs de montres mécaniques au monde, et le travail de l’émail fut pratiquement élevé au rang de sport national tant les artisans étaient nombreux à s’y adonner.

Montre de poche à cadran en émail produite au début du 19ème siècle par l’horloger William Ilbery. Ces modèles étaient particulièrement recherchés en Chine.

L’art de travailler cette matière fondante si capricieuse est de nos jours bien moins répandu, expliquant pourquoi les collectionneurs et amateurs cultivent une fascination particulière pour ces cadrans de montre si uniques. La pratique a ainsi migré d’ouest en est au XXIème siècle (tout comme la majeure partie de la production horlogère mondiale), et la plupart des experts en la matière se trouvent désormais au Japon et en Suisse, tandis que quelques irréductibles subsistent en Écosse !

Un peu de technique

L’émail est une matière poudreuse composée de plusieurs minéraux, allant de la silice au feldspath en passant par les kaolins (argile blanche) et divers oxydes. Plusieurs alternatives s’offrent à l’artisan afin de teinter cette poudre: l’ajout de cobalt produira du bleu, le chrome du vert, l’iode rendra l’émail rouge tandis que mixer du fer produira du gris. Ces minéraux sont transformés en verre par fusion (vitrification), résultant en un mélange plus ou moins opaque. Cette fusion opère entre 800 et 1200 degrés, justifiant l’utilisation du nom “émail grand feu” que nous entendons si souvent en horlogerie.

D’infinies teintes peuvent être conçues via l’utilisation d’additifs.

Pour fabriquer un cadran, l’émail est fondu sur une plaque de cuivre dans un four à haute température. La création d’une surface lisse peut nécessiter jusqu’à une dizaine de cycles de cuisson et de polissage avant de parvenir au résultat désiré. Une fois la pièce prête, les numéros et inscriptions sont dessinés à l’encre d’émail noire ou blanche, qui sera par la suite cuite à une température moindre. De nos jours, il est également courant que ceux-ci soit apposés en tampographie pour plus de facilité.

Pourquoi se donner tant de mal me diriez-vous ? Car une fois cuit et stabilisé, les cadrans en émail deviennent inaltérables, et résistent à l’épreuve du temps mieux que la plupart de leurs pairs. L’attrait esthétique est par ailleurs bien réel tant le matériau a des propriétés réfléchissantes singulières.

De la légitimité du nom “grand feu”.

L’émaillage permet de produire des cadrans insensibles à toute décoloration et patinage qui peuvent être aisément entretenus. Ils sont en effet parfaitement propices à un nettoyage dans un bain à ultrasons, tout comme les diverses pièces des mouvements de nos montres. Les cadrans en émail sont coûteux à fabriquer, expliquant pourquoi la technique fut remplacée au 20ème siècle par l’usage de matériaux moins onéreux (notamment des bases métal et finitions laquées). Ces nouveaux cadrans subirent la décoloration du temps, et développèrent le plus souvent une patine, phénomène très apprécié des collectionneurs modernes.

Un art capricieux

La raison du déclin de production des cadrans en émail réside dans son processus de fabrication, difficile et chronophage. Le matériau est capricieux et ne pardonne pas: il se dit qu’environ 60% des cadrans produits finissent par être inutilisables suite à des problèmes de cuisson ou de finitions. La forte chaleur des fours crée aisément de petites aspérités, mais les modèles commercialisés doivent être parfaitement plats et lisses. Selon la couleur choisie, il faut environ 7 couches d’émail pour obtenir la finition souhaitée sur la plupart des cadrans colorés; chaque passage relançant la roulette des différents malheurs pouvant arriver à ce délicat matériau !

Cadran en émail “Shippo” produit par Seiko.

Des débris provenant du four peuvent atterrir sur le cadran en cours de cuisson, des bulles peuvent se former à la surface et la couleur peut virer… Si l’un de ces scénarios se produit, le cadran ne peut être commercialisé et l’artisan doit recommencer l’intégralité de la procédure.

Toutes ces variables en font un art de nos jours impossible à industrialiser, ce qui entraîne une production 100% artisanale: de la découpe du cuivre à la soudure des pieds de cadran, au ponçage de chaque couche d’émail jusqu’à la cuisson finale.
La production d’un exemplaire requiert un minimum de 6 à 10 heures de travail sous sa forme la plus simple, sans compter les diverses ornementations artistiques populaires au sein de l’industrie. Nous pouvons par exemple évoquer le cloisonné, le paillonnée ou le contre-jour, techniques décoratives permettant toutes des finitions spécifiques, principalement répandues en très haute horlogerie.

Les cadrans en émail de nos jours

Proposer des cadrans en émail requiert des moyens financiers et matériaux conséquents ainsi qu’une expertise de plus en plus rare au XXIème siècle. C’est pour cela que la production est aujourd’hui concentrée dans les sphères de la très haute horlogerie et ses marques phares: A. Lange & Söhne, Jaeger-LeCoultre, Breguet, Ulysse Nardin, Credor… Toutefois, de très belles offres existent aussi pour les budgets moins substantiels, notamment chez Seiko et Anordain.

L’émail à la japonaise

Bien que le travail de l’émail fut initialement une pratique occidentale, il fut popularisé au Japon durant le XIXème siècle. La culture de l’artisanat de précision si répandue dans le pays ne tardera pas à produire les premiers experts en la matière. En 1873, la Nagoya Cloisonné Company gagnera de nombreux prix durant l’exposition universelle de Vienne, grâce à de nouvelles technologies de production permettant un rendu plus prévisible et précis.

Seiko présente en 1913 la Laurel, première montre bracelet de la manufacture (et du japon), qui sera munie d’un cadran réalisé en émail. La firme délaissera plus tard cette technique afin d’augmenter sa capacité de production, mais continuera de pratiquer une politique d’innovation tendant vers l’excellence horlogère.

Le fondateur de Seiko Kintaro Hattori créa la Laurel avec la forte conviction que les montres-bracelet allaient remplacer les montres de poche dans un futur proche.

Forte de cette philosophie, il ne fut donc pas surprenant que l’entreprise lance sa gamme “Présage émail” en 2017 afin de renouer avec cet art si demandant. Pour ce faire, ils collaborèrent avec l’artisan Mitsuru Yokosawa qui s’est employé durant près de 50 ans de carrière à parfaire les méthodes de production de l’émail. De cette expertise résulte la création de cadrans d’une finesse rare, inexistants dans cette gamme de prix. Il déclare notamment altérer la composition de sa poudre d’émail selon la météo et l’humidité ambiante, comme le ferait un boulanger avec son pain.

la SPB047 et SPB049 sont en vente à 1100 euros, de loin les cadrans en émail les moins chers du marché.

Les prouesses de la marque nippone ne s’arrêtent d’ailleurs pas là: la marque a développé un autre type d’émail en édition limité, fortement ancré dans la culture du pays: le Shippo.

Pratiqué au Japon depuis les années 1600, il se distingue de l’émail traditionnel par une transparence inégalée utilisée pour révéler des motifs intriqués entre ses différentes couches. Le Shippo joua un rôle important dans d’anciennes traditions japonaises, étant utilisé par les guerriers samouraïs pour décorer leur Tsuba (garde placée entre la lame et la poignée des sabres).

Cette technique traditionnelle permet d’atteindre un niveau de détail mésmérisant.

Seuls 2500 modèles furent produits, au prix de 1400$ (et 1600$ avec réserve de marche). La production des cadrans fut déléguée à Ando Cloisonné, manufacture basée à Nagoya forte d’un siècle d’expérience. Seiko va même jusqu’à n’utiliser que des peintures sans plomb spécifiquement développées pour les modèles Shippo afin de respecter leurs engagements écologiques.

Nous espérons voir cette pratique se démocratiser dans les collections permanentes de la marque, tant les prix sont attrayants au vu de l’excellence artisanale requise pour créer ce genre d’objets.

L’émail à l’ecossaise

Seiko propose ainsi les cadrans en émail les moins onéreux de l’industrie horlogère moderne, ne sacrifiant pourtant en rien la qualité de leur production. Au grand bonheur des amateurs de beaux objets, une autre jeune entreprise travaille en ce sens !

Plus proche de chez nous, cette manufacture d’irréductibles écossais a elle aussi fait le pari d’arracher la production de cadrans en émail aux griffes de la haute horlogerie.

Lewis Heath a fondé anOrdain en s’entourant d’une équipe aux compétences éclectiques, allant de bijoutier, typographe, graphiste, à developpeur produit et horloger. L’idée était de proposer une gamme entière de montres aux cadrans en émail, tout en conservant la production de ceux-ci 100% en interne. Pour atteindre ce résultat, plus de 3 ans de développement furent nécessaire avant le lancement du “Model 1” en 2018.

Le Model 1 rencontre un vif interêt de la communauté horlogère, par l’alliance d’une production traditionnelle et d’un design moderne.

A cette époque, l’entreprise était en mesure de produire seulement 8 cadrans par semaine, attestant d’une méthode artisanale qui justifie habituellement des prix conséquents. Pourtant, anOrdain parvint à commercialiser ses montres aux alentours de £1500 (1650 euros), tarif alléchant considérant la complexité d’une production entièrement basée sur le travail de l’émail.

Ils créent en 2019 un cadran en émail fumé, une première mondiale . Cette technique requiert selon eux une maîtrise parfaite du processus de cuisson et refroidissement, car la moindre déviation peut créer des craquelures irrattrapables.

La technique d’émaillage mise au point pour la production du Model 2 requiert une précision extrême.

AnOrdain commercialise de nos jours deux modèles minimalistes déclinés en de nombreuses variations de couleurs. Le “Model 1” s’apparente à une montre de costume aux aiguilles bleuies, dont la typographie fut inspirée par celle trouvée sur de vieilles cartes des Highlands. Le “Model 2” est quant lui une réappropriation de la “field watch” selon la vision de l’entreprise, auquel on a ôté la trotteuse dans un soucis de minimalisme et de modernisme. Tous leurs modèles sont à remontage manuel, complimentant l’esthétique recherchée par l’entreprise en permettant une épaisseur d’11mm pour 36mm de diamètre.

Je vous invite à jeter un coup d’oeil à leur offre, les modèles sont singuliers et attrayants et vous y trouverez quelques combinaisons de couleurs que vous n’auriez pas soupçonné sur un cadran… mais qui fonctionnent !

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