Histoires de bracelets #2 : le NATO

Parfois, notre amour pour nos possessions se renforce avec l’âge. La plupart du temps cependant, nous nous lassons et partons à la recherche du prochain achat, alimentant un cercle vicieux. Au lieu de céder à ces pulsions consuméristes, nous pouvons toutefois avoir recours à une astuce moins onéreuse pour insuffler un nouvel élan à notre montre jadis adorée: changer son bracelet. Dans la chronique “histoires de bracelets”, je vous présente différents modèles, les circonstances de leur création et comment bien les accorder. Découvrons aujourd’hui les bracelets NATO et leur héritage militaire.

A la sortie de la seconde guerre mondiale, les attentes en terme de montres militaires évoluent suite aux retours d’expérience des soldats les ayant portées sur le terrain durant des années. Un besoin croissant en montres fonctionnelles (plongeuses, montres de navigation) émerge rapidement, suivi par une demande soutenue de bracelets.

En réponse à cela, le Ministère de la défense britannique introduit dès 1945 un nouveau bracelet en magasin d’approvisionnement. Son nom ? “A6/AF0210 : BRACELET, MONTRE, INSTRUMENT”, rapidement simplifié AF0210.

L’ancêtre du NATO : le bracelet AF.02.10

Appelé également bracelet RAF (pour Royal Air Force), l”AF0210 est l’ancêtre du NATO : il dispose d’un passant simple en nylon ou en laiton, moins résistant que ceux en acier de son successeur. Par ailleurs, il n’est pas équipé d’une boucle de sûreté permettant de maintenir le boîtier en place en cas d’accident.

Ces modèles sont des rééditions modernes. Les originaux sont sensiblement rares et se vendent régulièrement plus de 300 euros par exemplaire.

Le bracelet AF0210 faisait partie de l’équipement léger 44, fourni aux troupes militaires en 1945 suite à la pénurie de l’équipement 37. Cet assortiment était initialement destiné à toutes troupes en service, mais fut finalement préféré comme équipement tactique de jungle à la fin de WWII. Pour cette raison, les soldats portaient l’AF0210 lors de campagnes militaires en zone tropicale: durant le conflit palestino-israélien en 1946, l’insurrection communiste en Malaisie en 1948, la guerre de Corée en 1950, la révolte des Mau-Mau au Kenya en 1952, la crise du canal de Suez en 1956 et la confrontation indonésio-malaisienne en 1963.

Certaines troupes utilisèrent le bracelet RAF jusqu’aux années 80, décennie durant laquelle le NATO le remplaça. En parallèle, d’autres développements de bracelets furent encouragés, afin d’assurer plus de confort et de sécurité.

Des solutions diverses et variées

L’OTAN (NATO en anglais – North Atlantic Treaty Organization) se forme en 1949 afin de consolider la sécurité collective des nations face à la menace soviétique. L’organisation créera par la suite une nomenclature d’identification des équipements militaires fournis aux troupes, nommée le NATO stock number ou NSN . Ce développement permet aux magasins d’approvisionnement de mieux se coordonner , notamment lors d’actions conjointes impliquant des soldats de pays différents.

Toujours en 1949, l’administration américaine crée le cahier des charges US Military Specification MIL-S-3035 parmi lequel figure un nouveau standard d’équipement. Nommé “Bracelet, Montre, Nylon”, il définit les attentes de l’armée en matière de production et de qualité. Un dessin inclus dans la parution (numéroté B7646909) influencera le développement du NATO en proposant un bracelet muni d’un système de sécurité : via ce principe, le boitier resterait en place si une pompe venait à céder, la seconde étant maintenue par une petite boucle en cuir. Les forces armées australiennes en commanderont 2000 exemplaires en 1951 afin d’équiper leur force aérienne.

Toujours en 1951, un second cahier des charges voit le jour de l’autre côté de l’Atlantique: le DEF-3 anglais. Le bracelet de montre créé selon ses exigences est présenté sur le dessin 377-5 ci-dessous. Le modèle est en nylon et possède des passants en acier, il sera nommé le 6B/2594. Le Ministry of Defence décida de ne pas le retenir suite à des problèmes de praticité et de contrôle qualité, si bien qu’il préconisera l’utilisation de l’AF0210 à nouveau.

Le modèle ne fut pas reconduit car il était courant que les boîtiers glissent le long des bracelets jusqu’à tomber…

L’ère du NATO

Dès 1973, un nouveau développement voit le jour: il est désormais possible de commander auprès de l’administration un bracelet “NATO” en remplissant le formulaire G1098. Evolution logique du bracelet RAF, il offre la même respirabilité, un confort égal, mais est plus robuste.

Les NATO sont constitués d’une seule pièce de nylon formant le bracelet ainsi que d’une boucle additionnelle permettant plus de sécurité. La boucle se glisse au travers des pompes, le nylon passant ainsi par deux fois sous le boitier. De cette manière, le boitier ne peut pas glisser sur le poignet, permettant un port confortable de la montre et une sûreté à toute épreuve; indispensable dans le cadre d’une utilisation militaire.

Dans les cercles militaires, le NATO est plus souvent appelé ” G10“, en raison du formulaire requis pour en commander un.

Pour mettre la main sur l’un d’entre eux ? Remplissez un G10 !

Cette requête devint rapidement de plus en plus courante, tant les militaires apprécièrent les bénéfices de ces bracelets en nylon constatés chez certains de leurs frères d’armes, présentant des avantages indéniables face à leurs bracelets en cuir ou Bonklip en acier. Pour comprendre les raisons de cet engouement, il faut imaginer un climat anglais capricieux et de longues séances d’entraînement physique: la transpiration et l’humidité font gonfler le cuir puis le détendent, et la peau ne respire pas en dessous.

Le premier cahier des charges militaire mentionnant les caractéristiques attendues sur un bracelet NATO date du 30 Novembre 1973: le MOD Def Stan (Defence Standard) 66-15. Réactualisé en 2001 par le Def Stan 66-47, il définit les “exigences du ministère de la défense relatives aux bracelets de montre”. Ce document était notamment mis à disposition des manufactures souhaitant bénéficier des contrats commerciaux d’approvisionnement des troupes.

Caractéristiques d’un bracelet NATO

Ce Def Stan est sobrement intitulé “Bracelet, Montre”. Le modèle est mentionné par son NSN (Numéro de Stock Nato): 6645-99-124-2986 pour les modèles de l’armée de terre et de la marine, 6645-99-527-7059 pour ceux de la force aérienne. Les caractéristiques attendues du bracelet sont les suivantes:

  • “ Les bracelets doivent être fournis avec des boucles et passants en acier, préalablement soudés en position. Le bout de chaque bracelet ainsi que les trous doivent être soudés par air chaud.”
  • “ Les bracelets doivent être constitués d’un ruban de nylon tissé “à chaîne croisée”, dépourvu d’adjuvants qui pourraient irriter le poignet dans des conditions humides ou extrêmes. La couleur du ruban nylon doit équivaloir au BS 4800, carte numéro 2, référence 18B25, couleur grise.”

Source: Ministère Britannique de la défense, Def Stan 66047.

Le cahier des charges mentionne la couleur 18B25, aussi appellée gris amiral. L’idée était initialement de fournir une couleur neutre et différente des uniformes des corps militaires concernés. Très rapidement cependant, des versions rayées bi/tri-colores furent développées, rendant hommage aux régiments les portant.

Quelques exemples de couleurs de régiments britanniques, par la suite reprises sur les bracelets NATO des soldats.

Le Def Stan évoque par ailleurs des soudures “par air chaud” car cette technique permet plus de solidité que la couture traditionnelle: tout bracelet ne possédant pas cette finition ne peut donc pas être considéré comme un NATO traditionnel. La conception de ce produit a été dûment réfléchie pour atteindre deux objectifs : réduire à zéro le risque de perdre sa montre tout en fournissant un confort optimal. En ce sens, la construction d’un bracelet coulissant par deux fois sous le boitier permet à la montre de ne pas tomber si une des pompes venait à céder. Le même scénario avec un bracelet standard mènerait à la perte de sa montre, peu pratique lors de manoeuvres militaires coordonnées où le timing est primordial !

En 1978, l’entreprise britannique Phoenix se voit décerner le monopole de la production des bracelets G10. La marque est toujours active de nos jours.

Popularisation du modèle

Le modèle rencontra un vif succès auprès des militaires grâce à sa praticité, son esthétique novatrice ainsi que ses couleurs propres à chaque régiment.

Chez le grand public, la popularisation du NATO fut amorcée par son apparition sur grand écran.

En 1964, Sean Connery tourne “Goldfinger”, second volet de la saga James Bond. Il porte une Rolex Submariner 6538 Big Crown montée sur un bracelet nylon. Le modèle est tri-colore (bleu marine, kaki et rouge) et d’une largeur bien trop petite pour les pompes.

Le romancier Ian Fleming indiquait dans ses livres que notre espion favori portait une Rolex, fait fidèlement reproduit à l’écran.

La légende raconte qu’un acteur prêta son propre bracelet à Sean Connery pour le tournage d’une scène spécifique. Il devait y enfiler une combinaison de plongée et porter la montre par dessus celle-ci, nécessitant un exemplaire plus long. Cela expliquerait en effet pourquoi le bracelet ci-dessus est trop fin et ne recouvre pas entièrement la pompe.

Je vous vois venir : Goldeneye ayant été tourné en 1964, comment M. Connery pouvait-il porter un bracelet NATO, créé en 1973 ?

Il ne s’agissait tout simplement pas d’un bracelet NATO mais d’un RAF, d’où la présence d’un passant unique en nylon plutôt qu’en acier. Ainsi, si la pompe cède, la montre tombe … Pas très adapté au train de vie effréné de James ! Par ailleurs, sa muse Pussy Galore portait elle aussi un bracelet nylon bleu marine sur sa Rolex GMT 6542 “Pepsi” ( aussi nommée Rolex BLRO: bleu et rouge”. La légende était née !

De nos jours, les manufactures n’hésitent pas à fournir un NATO lors de l’achat de certaines montres, et le proposent même en option principale sur certains modèles tels que le Tudor Heritage Chrono Blue ou la Blancpain Bathyscaphe. Hamilton, Bremont et d’autres créateurs de montres d’héritage militaire ont aussi suivi la mouvance. Certains amateurs sont dubitatifs, expliquant ce phénomène par une volonté de réduire les coûts, mais les manufactures auraient bien tort de s’en priver: le NATO reste l’une des meilleures options de bracelet en matière de solidité, de légèreté, d’histoire… et de prix !

Une Blancpain Batyscaphe commercialisée à 10.000 euros, fournie sur un NATO coûtant 1000 fois moins cher !

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