Folles histoires de patine

Si vous vous intéressez au marché des montres vintage, vous avez probablement constaté que la tendance s’éloigne de plus en plus des modèles restaurés ou récemment polis, au profit de pièces arborant fièrement les outrages du temps. Rayures, décolorations et autres marques semblent dorénavant charmer les collectionneurs plutôt que les rebuter , et ils ne lésinent pas sur le moyens pour acquérir ces artefacts altérés par les éléments.

Cette tendance fut en premier lieu confinée au marché japonais, où la philosophie du wabi-sabi (revendiquant la simplicité, l’attrait de l’altération et de la décrépitude des objets, ) est largement suivie depuis le XVème siècle. La clientèle japonaise exprime depuis des années un intérêt croissant pour la patine des cadrans, notamment sur les Rolex et Omega, qui s’est progressivement démocratisé dans le monde entier. Pour mieux comprendre ce phénomène, analysons en premier lieu ce qu’on entend par “patine” d’une montre.

Développement de la patine

La patine, phénomène si apprécié en horlogerie, se caractérise par une décoloration de la lunette ou du cadran d’une montre. Son développement résulte de divers facteurs, tous relevant de l’altération chimique d’un composant.

Nous pouvons par exemple évoquer les cadrans “tropicaux”, nom donné à une décoloration marron uniforme développée après de nombreuses années d’exposition aux UV. Ce phénomène provient d’un défaut de production à l’époque inconnu : certaines manufactures de cadran suisses ont reçu entre 1950 et 1970 des peintures chimiquement instables qui se sont révélées inaptes à protéger les cadrans des sévices du soleil. Les dommages ayant résulté de cette utilisation n’ont pu être constatés que plusieurs décennies plus tard, et les exemplaires impactés sont de nos jours hautement recherchés. La cote de ces pièces devrait continuer de grimper, car les peintures utilisées depuis cette époque sont éminemment plus stables et ne développeront jamais cette patine.

Cette Omega 2998-1 de 1959 à cadran tropical a atteint 30.000 $ lors d’enchères organisées par la maison Christie’s.

Autre altération en vogue de nos jours: le vieillissement des matériaux radioactifs tels que le radium ou le tritium. Au début du XXème siècle, Pierre et Marie Curie assistent Lip dans la création d’un cadran luminescent, se basant sur leur découverte du Radium en 1898. Les cadrans “radio-lumineux” ainsi créés présentaient un avantage non négligeable en comparaison au luminova actuel : ils brillaient sans nécessiter d’être rechargés au soleil. Le succès fut immédiat et de nombreuses manufactures en firent usage pour illuminer les aiguilles de leurs garde-temps. Fréquemment, la matière ainsi apposée se désagrégeait au fil des années, provoquant des brûlures visibles au contact du cadran. Le résultat est rarement plaisant aux yeux car asymétrique et aléatoire, mais certains collectionneurs en raffolent et payent cette particularité au prix fort.

Le Radium présent sur cette Rolex Oyster Perpetual a fini par “bruler” son cadran.

Au delà de ces deux types de patines appréciés sur les cadrans, le vieillissement des lunettes (parfois nommée lunette “fantôme“) est lui aussi particulièrement recherché. Tout comme sur les cadrans, la peinture s’altère au fil du temps selon l’exposition au soleil, l’humidité ainsi que la température. Ce phénomène ne pourrait pas se produire sur des modèles récents étant donné que les manufactures ont pour la plupart remplacé leurs lunettes acier par des exemplaires en céramique, inaltérables et anti-rayures. Rado sortit la Diastar en 1962, première montre utilisant ce matériau. IWC créa la Da Vinci avec un boîtier en céramique en 1986 tandis que Rolex créa son premier insert céramique en …2005 !

La lunette GMT de cette Pepsi a développé une décoloration très recherchée par les collectionneurs.

Les lunettes fantômes sont de nos jours rares car il était à l’époque de coutume de changer les pièces d’une montre qui se dégradait. Ce fétiche de préserver aiguilles, lunettes et cadrans endommagés ne s’est répandu que depuis une dizaine d’années et témoigne d’une nouvelle ère de l’industrie horlogère. Là où les montres étaient à l’époque des objets utilitaires voire professionnels, elles sont aujourd’hui sujettes aux spéculations d’un avide marché de collectionneurs, où l’esthétisme prime sur la fonction. Ceci explique pourquoi un acheteur ne s’inquiètera pas à l’idée d’un moteur ressort remplacé sur une montre ancienne, mais fera des pieds et des mains afin de s’assurer que les aiguilles d’un modèle sont d’origine.

Un attrait grandissant

Il est fascinant de constater que ces imperfections sont de nos jours si recherchées, et que les montres atteintes de ces marques du temps voient leur prix s’envoler. Les collectionneurs prônent l’attrait des imperfections et parlent souvent du “caractère” des modèles ayant développé une patine. Ironiquement, une décoloration asymétrique ou une tache sur le cadran auraient plutôt tendance à dévaluer la pièce, attestant qu’un certain équilibre esthétique est malgré tout recherché sur les modèles patinés. Pour que la montre soit parfaitement désirable, il faut que les indices et les aiguilles aient développé une teinte similaire, que le cadran soit entièrement impacté ou ne le soit pas du tout, que le “piqué’ soit uniforme et la patine pas trop sombre…

Ce type de cadran est parfois décrit comme “piqué” ou “galaxie”. Patine attrayante ou dommage conséquent ?

Il est intéressant de constater que cette tendance fait bien les affaires des vendeurs, qui n’ont ainsi aucune obligation de sourcer un nouveau cadran ou de nouvelles aiguilles pour restaurer une montre présentant des défauts esthétiques. Par ailleurs, il existe bien plus de modèles patinés que d’exemplaires NOS (new old stock : montres anciennes encore neuves et jamais portées) ou mint (comme neuf), donc pour une fois, la tendance va dans le sens des disponibilités !

Si la pratique est curieuse, elle se retrouve toutefois dans certaines autres industries, notamment dans la collection de guitares anciennes ou de pièces de monnaie, où les patines sont très appréciées. La tendance inverse existe : lorsqu’il s’agit de voitures anciennes , la restauration apporte une plus-value aux véhicules, et moins d’importance est accordée au fait de n’avoir que des pièces d’origine ; même si cela est graduellement en train de changer.

Les amateurs d’horlogerie ne souhaitent plus acquérir une montre dont certaines pièces furent remplacées au fil du temps, mais un exemplaire ayant les mêmes composants qu’en sortie d’usine. Ironiquement, la plupart des manufactures suisses sont connues pour changer régulièrement certaines pièces des modèles entretenus, afin d’actualiser les performances de la montre. Cette pratique permet de maintenir un certain standing sur les modèles anciens, mais aussi d’en corriger certains aspects. Par exemple, le Tritium fut interdit au début des années 2000 en raison de son potentiel radioactif, ce pourquoi Rolex remplaçait les cadrans qui en étaient pourvus par des cadrans Super-Luminova .

Les indices et aiguilles peintes de Super-Luminova ne développeront jamais de patine à l’inverse de ceux couverts de Tritium (à droite).

L’idée derrière cette intervention était de libérer la montre de ce composant potentiellement dangereux, pour le remplacer par son alternative moderne, qui bien que nécessitant une source de lumière initiale pour se charger, produira de la luminescence pendant plus longtemps. A l’inverse du tritium, le LumiNova ne développera jamais de patine. En considérant l’attrait du marché pour ce phénomène, il se trouve que ce remplacement “anodin” peut diviser la valeur d’une montre de moitié. Cette pratique fut donc vivement critiquée, ce pourquoi Rolex demande maintenant si le client désire le changement, et se garde le droit de refuser le service si ce dernier insiste (car les horlogers essaient de manipuler le moins possible cette substance néfaste).

Une histoire à raconter

Si nous apprécions tant ces “imperfections” sur les montres vintage, c’est aussi car l’amateur de montres ne fait aujourd’hui plus des choix favorisant la fonctionnalité et l’utilité, mais recherche l’émotion et l’originalité. Nous souhaitons ainsi raconter une histoire à travers nos objets, dans une ère où la montre est un instrument désuet, remplacé par les horloges numériques de nos divers appendices électroniques.

Acheter une montre vintage, c’est apprécier la raison d’être de l’objet et son utilité primaire : se remémorer une époque où les gens comptaient sur elles pour ne pas rater le seul train de la journée ou se lever le matin , et où la prolifération de montres étanches relevait d’une réelle popularisation des sports nautiques (et non d’une tendance esthétique). Un cadran patiné nous force à nous projeter dans ce passé si différent et à nous interroger sur l’ancienne vie de ces garde-temps.

L’attrait des montres patinées ne proviendrait-il pas de la mélancolie d’une ère où la montre était un outil fonctionnel et indispensable ?

Ce charme est si puissant qu’il pousse les acheteurs à dépenser plus qu’ils ne le feraient pour un modèle en “bon état”, pour moins de fonctionnalité, tout en étant incertains de l’évolution future de leur montre : les aiguilles vont-elles s’effriter complètement à cause du tritium ? Ne vaudrait-il pas mieux pouvoir lire l’heure dans le noir avec du Super-Luminova ? …

Que la tendance soit raisonnable ou non, elle devrait perdurer durant les prochaines années, comme en atteste la réaction des manufactures sur le marché du neuf. En effet, deux nouvelles modes se sont développées suite à cet engouement pour les modèles patinés : les cadrans faussement patinés et les boîtiers en bronze.

Fauxtina

Le terme “fauxtina” est popularisé depuis une dizaine d’années et désigne l’application d’une patine artificielle sur une montre neuve. Les manufactures appliquaient initialement ce vieillissement sur les indices et aiguilles, et ont rapidement développé cette finition sur les cadrans en raison d’une forte demande. Cette mode fut vivement décriée par certains amateurs selon le raisonnement suivant : si l’on désire une esthétique vintage, pourquoi ne pas simplement acheter des montres anciennes ? Cependant, l’engouement se comprend. Une partie des acheteurs rechigne à acheter des montres anciennes par peur de ne pas savoir différencier le bon grain de l’ivraie : payer des modèles trop chers par rapport à leur cote réelle, acheter des montres en mauvais état ou pire, des frankenwatches… La fauxtina permet de bénéficier d’une esthétique iconique et chaleureuse avec tous les avantages du neuf (notamment la garantie).

Longines et Laco proposent tous deux des modèles mettant en avant une patine artificielle.

Longines est par exemple à l’avant-garde de ce mouvement, notamment avec son modèle Longines Military et son cadran patiné aléatoirement afin qu’aucun exemplaire ne soit parfaitement identique. La manufacture Laco va même plus loin, en proposant des boîtiers vieillis par un artisan avec son modèle Erbstück.

Et avec l’intérêt croissant porté aux boîtiers patinés naquit une autre tendance…

Montres en bronze

Gerald Genta crée en 1988 la première montre haut de gamme en bronze, la Gefica Safari. Ce matériau est un alliage de cuivre notamment utilisé en navigation maritime pour sa forte résistance aux éléments, mais très peu courant en joaillerie car il s’altère aisément et perd ainsi son éclat rapidement.

Son intérêt réside précisément dans le fait que le bronze se décolore et se patine rapidement selon son environnement. Un boitier neuf en bronze peut ainsi présenter les premiers symptômes de vieillissement au bout de quelques jours au poignet, et devient ainsi unique au porteur. De plus, il est possible d’éliminer cette patine via différents produits afin de repartir à zéro si la teinte ne plait pas. Un des modèles en bronze les plus désirés est probablement la Panerai Luminor Submersible 1950 Bronze de 2013, récemment challengé par la Tudor Black Bay Bronze.

Cependant, le phénomène n’est pas cantonné en haute-horlogerie, et vous pouvez trouver des exemplaires sous la barre des 1000 euros, notamment chez Christopher Ward ou Halios. En absorbant le sel libéré par la transpiration, le bronze permet donc une expérience unique amenant le charme de la patine aux modèles neufs.

Seul l’avenir nous dira si ces tendances vont perdurer ou devenir une curiosité de l’industrie dans les décennies à suivre, au même titre que l’engouement pour les montres de régate durant les années 60 !

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