Êtes-vous un collectionneur ou un accumulateur ?

Comme pour bien d’autres passions, l’amour de l’horlogerie a parfois tendance a dériver vers l’obsessionnel. Après tout, de combien de montres avons-nous réellement besoin ? Une ? Aucune car nous avons un portable ? Si seulement la vie d’un amateur de tocantes était si simple !

Dans les faits, il nous faut une montre habillée pour le travail, une plongeuse pour le week-end , un chrono pour les sorties en 208, une Vostok parce que c’est fun et pas cher, une Seiko pour célébrer l’industrie nippone, une toolwatch d’héritage militaire, une pièce “maîtresse” à quelques milliers d’euros pour prouver que nous sommes bel et bien des passionnés… La tâche était déjà ardue tant l’offre est vaste et le budget timide, mais il faut aussi justifier ses dépenses à sa moitié et slalomer entre les critiques de ses proches (je te jure, ça fait des mois que je l’ai celle-là); tout en sachant pertinemment que vos histoires horlogères ne vont à nouveau impressionner personne à cette soirée cocktail…

Pourtant , la justification est à nos yeux limpide face à l’incompréhension environnante : “c’est ma petite collection ! ” Cependant, que se cache-t-il derrière ces mots ? Qu’est-ce qu’être un collectionneur, et quand devenons-nous des accumulateurs ?

Collectionner et accumuler

Dans le cercle des hobbyistes de tout bord, il est intéressant de constater que ces deux dénominations sont souvent fougueusement débattues. Ironiquement, les deux verbes désignent pourtant la même chose : l’acte de réunir en grand nombre des objets. Seulement, la collection apparaît plus noble et raisonnée car elle tend vers un objectif normé et systémisé.

Dans le cercle des hobbyistes, l’existence d’un thème définit s’il s’agit d’une collection ou non.

Ainsi, les attributs négatifs que le fait d’accumuler évoquent deviennent miraculeusement positifs lorsqu’on parle de collection. L’achat impulsif devient alors pondéré, car faisant partie d’une classification, d’un système tentant de rationaliser ce regroupement d’objets (pourtant souvent futiles et onéreux).Le collectionneur choisira par exemple de partir à la recherche de toutes les montres ayant été portées dans l’espace, ou de chaque calibre créé par Grand Seiko. L’accumulateur est quant à lui plus épicurien dans sa démarche, n’achetant que pour la satisfaction de posséder cet objet qui l’attire tant. En conséquence, ses actes d’achat sont bien souvent irrationnels, parfois aléatoires, mais malgré tout souvent éduqués.

La doxa tend à valoriser le pragmatisme du collectionneur et à le mettre sur un piédestal par rapport à l’accumulateur. Cela est compréhensible car la démarche s’apparente à quelque chose de connu et respecté – les musées. Comme dans ces lieux d’amassement matériel, le collectionneur contextualise son comportement en mettant en avant les caractéristiques singulières des pièces acquises, mais aussi sa volonté de préserver un pan de l’histoire dans une noble quête. La démarche se veut de ce fait intellectuelle et engagée, et sert de justification à cette poursuite souvent jugée curieuse et atypique par les non-initiés.

Est-ce grave docteur ?

Nous savons maintenant comment discerner le collectionneur de l’accumulateur : l’un est cohérent et réfléchi – passant ses heures perdues à se documenter, rechercher et à classer dans une démarche savante. L’autre est dispersé et impulsif, saute sur les “opportunités” et pratique souvent l’achat / revente car ses goûts changent continuellement. La grande question est qu’en penser ?

Comme évoqué plus haut, il existe chez certains hobbyistes une pensée frôlant le snobisme : collectionner est noble, tandis qu’accumuler se veut plus enfantin. Dans les faits, le résultat est pourtant le même car peu importe la justification, un achat reste un achat. Une montre en plus, des fonds en moins ! Toutefois, cette opinion ne fait pas l’unanimité.

Le profil d’acheteur impulsif vient tout de suite à l’esprit à la vue de ces coffrets à montres.

Un ami australien passionné de montres me disait récemment :

Collectionner est une une lente démarche animée par l’amour : nous prenons le temps de sélectionner avec précaution des montres qui nous émeuvent tellement que nous souhaitons concentrer tous nos efforts sur leur recherche. Une accumulation est ce qui finit par arriver quand l’amour est absent, et que seul le frisson de la chasse subsiste, sans méthode ni discernement. En conséquence ? De nombreuses montres ne sont jamais portées, ou très vite revendues.

L’ami australien

Cette vision est intéressante, mais quelque peu subjective. Par exemple, il arrive aussi souvent aux collectionneurs de ne pas porter leurs montres, les considérant comme des pièces de musée. De plus, doit-on jauger la légitimité d’achat selon l’usage fait de l’objet, ou selon le plaisir que l’on en tire ? Après tout, pourquoi étouffer un hobby ou une passion sous une ribambelle de contraintes comme on l’entend souvent : “Une collection n’est pas complète sans une plongeuse / une Rolex / un Spring Drive / un Co-Axial etc…“, ” Il te faut vraiment une Submariner pour équilibrer tout ça” ou encore “Je te conseille vraiment pas de partir sur cette marque, dans 10 ans ta montre ne vaudra plus rien“…

Collectionner, accumuler… Tant que le plaisir y est, les deux pratiques ne devraient être ni comparées ni dénigrées.

Quand accumuler a du bon

A la vue des collections savamment constituées présentées avec fierté sur les forums, les pensées fusent : “N’ai-je pas fait n’importe quoi ? Ma femme avait raison, je ne suis surement qu’un acheteur compulsif...”. La rationalisation des dépenses que permet la collection est en effet attrayante; l’image aux yeux des autres l’est aussi.

Par exemple, invitez à une soirée deux amateurs de montres, l’un ayant dépensé 40.000 euros dans deux Rolex récentes une Panerai, une Hublot, et des suisses milieu de gamme (Longines, Mido et Oris…) et l’autre ayant une collection du même prix des différents calibres originels de Grand Seiko (comme cet homme). Qui rencontrera le plus d’incompréhension et qui générera le plus de sympathie ? Certainement le collectionneur, considéré comme un peu bizarre, mais passionné donc intriguant.

Chez le passionné, l’acte d’achat est toujours précédé par une recherche d’informations, souvent très poussée.

Cela n’a bien évidemment pas de sens, car l’acte “d’accumuler” est lui aussi extrêmement formateur. Il ouvre même une porte vers une meilleure connaissance de soi : en prenant le temps de découvrir, d’explorer les alternatives, de faire des erreurs, revendre, puis répéter le processus. Car il faut bien le dire, une collection immuable bride l’excitation du nouveau et peut devenir monotone voire frustrante; aussi car les goûts changent considérablement tout au long d’une vie.

Se libérer de la contrainte de n’aimer que certains modèles ou certaines marques permet à la passion d’évoluer avec l’homme – un reflet de qui nous sommes et de qui nous désirerions être. Après tout, la vie est déjà particulièrement complexe déroutante, pourquoi étendre ces attributs à nos hobbys – nos bols d’air frais ?

J’ai plutôt l’âme d’un collectionneur

Une fois que l’on accepte l’idée qu’il est préférable de s’affranchir de l’opinion des autres, nous pouvons enfin choisir une direction pour l’évolution de notre passion. Chez certains, l’attrait d’une collection réfléchie est présent depuis toujours. Pour d’autres, le cadre qu’elle fournit est séduisant. Mais comment savoir par où commencer si vous avez l’âme d’un collectionneur ? Voici quelques pistes pour vous éclairer.

Par fonction

En tant que passionné d’aviation ou voyageur chevronné, les GMT vous fascinent ? Pourquoi ne pas vous focaliser sur cette complication ? Choisir de restreindre ses choix à la fonction des montres permet de constituer une collection cohérente, qui procure pourtant une certaine diversité. Vous pourrez par exemple faire un tour du monde horloger et posséder une Seiko Navigator Timer japonaise, une Rolex GMT Master 2 suisse et une Komandirskie GMT russe !

Une collection de world-timers pour ceux qui abhorrent la sobriété !

Par marque

Il s’agit probablement de la méthodologie la plus aisée à appréhender pour débuter. Il convient cependant à faire attention de ne pas choisir une marque trop productive, ni trop confidentielle. Dans le premier cas, vous pourrez vite vous retrouver avec des milliers de possibilités (Seiko, Citizen…), dans le second vous pourrez être bien vite découragé de ne pas trouver d’offres. (mais cette rareté peut plaire, et motive de nombreux collectionneurs patients).

La collection mono-marque la plus fréquente : Pas sur que “chaque Rolex ait son histoire” lorsqu’on en a 10 !

Par période

Si vous aimez une marque en particulier, préférez restreindre votre collection à une période spécifique. Cela permettra de limiter les options disponibles et de maintenir une cohérence, notamment chez les marques les plus anciennes. Par exemple, se lancer dans une collection de Seiko offre des milliers de possibilité allant de la montre de costume à remontage manuel des années 60 aux modèles solaires GPS de 2020… Vous focaliser sur une période spécifique garantira une continuité en matière de philosophie d’entreprise, de style et de technologies utilisées, ce qui pourrait rendre la chasse plus excitante car moins de montres correspondront à vos critères. De plus, chaque décennie horlogère apporte certaines nouveautés esthétiques et technologiques : vous focaliser sur les montres des années 50 vous garantira une collection de montres de costume sobres, souvent sans complications et de diamètre contenu.

Exemple d’une collection par période. Ici les années 30 et ses diamètres très contenus.

Par modèle

Peut-être pas la collection que l’on pourrait considérer comme la plus “fun” de premier abord. Pourtant, en se creusant la tête, il est possible de rendre cette méthode intéressante, notamment chez les marques en activité depuis plusieurs décennies. On pourrait par exemple imaginer une collection des diverses déclinaisons de Seiko “Pogue” 6139-6002. Pas vraiment ma tasse de thé, mais c’est une possibilité et cet homme possédant 60 Rolex Submariner semble adorer le concept.

Feu William Pogue serait probablement très surpris de voir les nombreuses collections de Seiko 6139 qu’il a inspiré.

Par mouvement

Cette idée est sensiblement similaire à la collection par modèle, mais permet d’élargir le champ des possibles sans être submergé par les options. Attention toutefois à ne pas choisir un mouvement présent dans d’innombrables modèles comme l’ETA 2824 ou le Sellita sw200. Il peut s’avérer plus intéressant de partir sur un calibre plus confidentiel comme le Poljot 3133 ou un mouvement manufacture comme le Seiko 6138.

De très belles Seiko 6138, similaires mais pourtant agréablement différentes !

Par usage

Il s’agit selon moi d’une des options les plus attrayantes, car elle permet de se constituer une collection variée et singulière. Nous pourrons par exemple partir à la recherche de toutes les montres utilisées par des astronautes en mission, ou de celles issues aux troupes durant la guerre du Vietnam. Les possibilités sont nombreuses et permettent d’intégrer une touche historique des plus appréciables.

Le graal des amateurs de montres militaires : la “Dirty Dozen” au complet.

La collection ultime

Mon conseil serait de créer une collection à votre image, en mixant certaines des contraintes mentionnées ci-dessus. Pour ma part, j’ai toujours été fasciné par l’ère durant laquelle les montres étaient un véritable outil plus qu’un bijou. Bien avant les téléphones, posséder une montre était une des seules manières d’être sûr de ne pas rater son bus pour aller travailler. Cela m’a logiquement orienté vers ce que je considère être des montres de prolétaires . Les philosophies de production russe et japonaise m’ont ainsi tout de suite plu, menant à la création de montres accessibles par le plus grand nombre et sans fioritures.

J’ai choisi de me concentrer sur les montres produites entre les années 60 et 80, à remontage automatique ou manuel. La période sélectionnée peut sembler longue mais elle permet d’élargir mes options. En effet l’Australie est un pays reculé et peu peuplé, ce qui réduit déjà grandement l’offre locale. J’ai choisi de ne pas chercher d’offres à l’international afin de rendre la chasse plus excitante (et accessoirement de ne pas payer de frais d’envoi aussi chers que les montres !).

Enfin, j’ai ajouté à cela quelques règles singulières très personnelles : les montres japonaises doivent disposer de leur bracelet acier d’origine; les montres russes doivent être des modèles de costume.

Nous avons ainsi une restriction géographique (produites en Russie ou au Japon), suivie d’une contrainte temporelle (entre 1960 et 1980), puis d’accessoire (bracelet d’origine) et d’approvisionnement (Australia only). De plus, la plupart des modèles trouvés rentrent dans mon budget et n’impactent pas ma santé financière. Et le plus important : ma méthodologie a du sens en fonction de mes goûts et de mon mode de vie – ma collection me rend ainsi continuellement heureux !

Trouver un juste milieu est difficile mais indispensable lorsqu’on entame une collection afin d’éviter la frustration. En effet , vous vous sentirez dépassé si vous définissez une collection trop large, mais frustré si trop peu de modèles correspondent à vos critères. Il convient donc de réfléchir à comment vous souhaitez faire évoluer votre passion en vous rappelant d’une chose : les seules règles sont les vôtres – que vous décidiez de collectionner ou d’accumuler !

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